Le gouvernement français vient d’annoncer une enveloppe de 1,8 milliard d’euros pour aider la filière Cloud française. Une action indispensable pour disposer d’une alternative souveraine sur le marché. Face aux milliards d’euros investis chaque année par les GAFAM, seule une initiative à l’échelle européenne aurait du sens. En attendant, le Cloud de confiance représente une voie pertinente.


Les géants US du Cloud : une opportunité et un risque maîtrisé

En confiant la plus grande partie de leurs infrastructures informatiques aux géants de l’Internet, les entreprises françaises et européennes ont pu moderniser leurs systèmes d’information et gagner en compétitivité. Elles s’exposent aussi forcément à un risque ; que se passera-t-il en cas de changement politique majeur aux USA imposant une réglementation plus intrusive, par exemple ?

Pour continuer à assurer la croissance de l’économie française tout en préservant ce qui doit l’être, nous avons besoin d’une alternative souveraine, pour assurer notre indépendance. Début novembre, le gouvernement français a annoncé par la voix de Cédric O, secrétaire d'État chargé de la Transition numérique et des Communications électroniques, sa volonté d’aider la filière Cloud française. 1,8 milliard d’euros sur quatre ans (dont 1,1 milliard d’argent public français et européen) sont mis sur la table pour permettre à la France de reprendre son indépendance numérique.

Un investissement dérisoire au regard des enjeux d'une offre de Cloud

C’est nécessaire, mais loin d’être suffisant. Construire une alternative souveraine demande d’être en mesure d’offrir des capacités de calcul, de stockage, de communication de données et de services logiciels équivalentes à celles des trois fournisseurs de Cloud dominants en France que sont Amazon, Google et Microsoft. Si nous pouvons nous réjouir de la décision du gouvernement français d’investir pour créer un Cloud de confiance, le montant de l’investissement est dérisoire au regard de ce que consacrent ces trois acteurs aux dépenses de leurs infrastructures Cloud.

Là où notre investissement n’atteint pas les deux milliards d’euros sur quatre ans, chacun d’eux aligne tous les ans plusieurs milliards de dollars dans ses datacenters. Comment, dans un tel contexte, gagner la bataille ? Comment peser face à des investissements qui leur permettent de surenchérir sans cesse dans les niveaux de services, la gestion des complexités et les services logiciels ?

Le Cloud souverain ne pourra exister que si l’Europe se mobilise

Ce challenge, nous ne pouvons le gagner seuls. La France a besoin de partenaires européens pour former un consortium, comme elle a su le faire par le passé avec l’aéronautique et l’aérospatiale. Sans cette dimension européenne, elle ne pourra créer un fleuron du Cloud et cette initiative aura un goût de déjà vu, celle de CloudWatt et Numergy, deux Clouds souverains français lancés il y a une dizaine d’années et depuis disparus.

GAIA-X aurait pu représenter le vaisseau idéal. Le projet semble plombé par la gouvernance, réduit à une instance de discussion entre l’ensemble des acteurs, y compris américains et chinois, sur l’interopérabilité. Il n’est guère étonnant dans ces conditions que l’un des fleurons du Cloud français, Scaleway, en ait claqué la porte. Une autre voie doit être cherchée, toujours à l’échelle européenne - via un consortium d’acteurs nationaux ? Il faut sans doute que la notion de Cloud de Confiance quitte le giron français et devienne une disposition européenne.

Amorcer le fonctionnement par la commande publique

Outre cette dimension européenne, d’autres conditions doivent être réunies pour donner à ce projet toutes les chances d’aboutir. Ainsi, à l’instar des pratiques des États-Unis, le gouvernement français et les États membres (dès lors qu’ils se seront lancés dans l’aventure) devront soutenir le développement des entreprises qui se lanceront dans le projet, notamment via des commandes publiques. Ils devront héberger les infrastructures de leurs ministères et administrations dans ce Cloud afin d’en amorcer le fonctionnement. Sans cette mobilisation, le Cloud souverain ne pourra atteindre rapidement une taille critique et donc une assise financière suffisante pour poursuivre ses développements.

Transfert de technologies, une nécessité pour gagner du temps

Dernier point : les compétences. Si la France compte de bons ingénieurs, leur nombre est insuffisant pour se positionner face aux États-Unis. Microsoft, Amazon, Apple et Google comptent aujourd’hui le plus grand pool de spécialistes Cloud au monde. Des compétences et une antériorité sur le marché qui font de ces acteurs des concentrateurs de talents et de créativité telle que la France seule ne peut rivaliser.

C’est pourquoi nous devons accueillir à bras ouverts la collaboration avec les acteurs américains et pousser sur l'axe du transfert technologique y compris dans le cadre de la création de Clouds labellisés “de confiance”. C’est un rapport gagnant-gagnant : les fournisseurs français montent en compétence, nos entreprises ont le choix entre toutes les offres et disposent des services dont elles ont besoin, nos ingénieurs apprennent énormément, et pour les besoins les plus exigeants en matière de confidentialité et d’indépendance, les services opérés restent entre les mains des Européens.

C’est une approche pragmatique, en attendant l’arrivée d’un véritable Cloud souverain, français ou plus probablement européen, capable de rivaliser avec les offres américaines. Mais pour que cette volonté de souveraineté ne reste pas lettre morte, il nous faut agir vite !

Cette tribune est originellement parue dans L'Opinion

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