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Une plateforme “agora” pour lutter contre la fracture numérique face à l’IA

Une plateforme “agora” pour lutter contre la fracture numérique face à l’IA

Aude DefretièreAude Defretière
Culture5 min

Dans l'intimité des échanges que je mène avec les DSI et les CDO, l'équation de départ est souvent la même : comment reprendre la main ? Face à la déferlante de l'IA générative, la volonté d'endiguer le « Shadow AI » et de rationaliser les investissements est une réaction de gouvernance saine, et même nécessaire.

Pour autant, je perçois un risque à ne regarder le sujet que par cette lorgnette défensive. Cette focalisation sur les usages incontrôlés d'une minorité d'éclaireurs crée un angle mort sur le reste de l'entreprise : le décrochage silencieux de tous ceux qui ne l'utilisent pas du tout.

La conviction que je porte ici est que la véritable bataille ne se joue pas uniquement sur le terrain de la conformité, mais également sur celui de la cohésion. Il ne s'agit pas seulement de canaliser les flux, mais d'éviter qu'une fracture irréparable ne divise l'entreprise en deux camps. C'est le défi d'une plateforme qui doit dépasser sa fonction de contrôle pour devenir une agora, et d'une stratégie d'adoption qui doit remettre l'humain au centre pour faire société face à la machine.

Le risque d'un exil silencieux

Il me semble que nous sous-estimons la violence symbolique de cette rupture technologique. L'IA générative n'est pas une simple commodité logicielle de plus, c'est un nouveau langage, une nouvelle grammaire du travail.

Je vois se dessiner, parfois malgré nous, les contours d'une entreprise à deux vitesses. D'un côté, une avant-garde d'initiés qui s'empare de ces outils avec une aisance déconcertante, gagnant en vitesse et en confort. De l'autre, une majorité de collaborateurs qui observe cette accélération avec le sentiment diffus d'être laissée sur le quai, voire de devenir étrangère à son propre métier.

Cette "fracture numérique" est d'autant plus dangereuse qu'elle est silencieuse. Ce n'est pas qu'une question de compétence technique ou de "prompt engineering" ; c'est une question d'appartenance. Lorsqu'un collaborateur sent que les codes de son environnement lui échappent, il ne se révolte pas nécessairement : il se désengage. Il vit une forme d'exil intérieur. Si nous n'y prenons garde, l'écart se creusera, créant des îlots de méfiance entre ceux qui parlent la langue du futur et ceux qui se taisent.

Une plateforme pour réunir, plutôt que pour cloisonner

C'est là que ma vision diffère souvent de l'approche purement outillée. Je crois profondément que la mise en place d'une plateforme d'IA en entreprise ne doit pas être vécue comme un déploiement technique, mais comme un acte de réconciliation.

Il y a une différence de philosophie majeure entre donner à chacun un assistant individuel (type Copilot dans sa suite bureautique) et bâtir un espace commun. L'outil individuel est puissant, certes, mais il est solitaire. Il augmente la performance de l'individu dans sa bulle. La plateforme, elle, a le potentiel de devenir une agora.

J'aime imaginer ces plateformes comme des places de village numériques, de véritables « Marketplaces de savoirs » où l'intelligence circule au lieu de se stocker :

  • Un expert métier conçoit un assistant efficace pour analyser des contrats ? Il ne le garde pas jalousement. Il le partage.
  • Un collaborateur moins à l'aise avec la technique peut désormais l'utiliser "sur étagère", sans avoir à affronter l'angoisse de la page blanche face au chatbot.

Nous passons alors d'une logique de compétition à une logique de contribution. L'ambition n'est pas seulement de fournir de la puissance de calcul, mais de créer du tissu connectif, de faire en sorte que la compétence de l'un devienne la béquille de l'autre.

La clé de voûte : l'incarnation par les pairs

Mais soyons lucides : la technologie, aussi sociale soit-elle par design, ne suffit pas. Une plateforme reste une coquille vide si elle n'est pas habitée. Elle a besoin d'incarnation.

C'est ici que l'accompagnement prend tout son sens. Il ne s'agit pas de "former" au sens scolaire du terme, mais de rassurer. J'ai souvent remarqué que le choix des "ambassadeurs" ou des "champions" est la véritable clé de voûte du système. L'erreur classique consiste à ne choisir que des profils technophiles, des passionnés de la première heure. Or, cela ne fait souvent que renforcer le complexe d'infériorité des autres.

Je garde en mémoire l'exemple lumineux d'une collaboratrice chez l'un de nos clients. Une femme de plus de cinquante ans, experte reconnue dans son domaine mais prudente, voire méfiante, face au numérique. Lorsqu'elle a accepté de devenir une référente sur le sujet, et qu'elle a montré à ses pairs comment elle s'appropriait l'IA pour alléger son quotidien, l'effet a été saisissant.

Elle n'a pas fait une démonstration technique ; elle a fait une démonstration d'accessibilité. Elle est devenue, sans le revendiquer, une "passeuse". Elle a prouvé par l'exemple que cette modernité n'était pas réservée à une élite, mais qu'elle était à la portée de tous. Son message implicite était d'une puissance redoutable : "Si je peux le faire, vous le pouvez aussi. Ce n'est pas un outil réservé à une élite, c'est notre nouvel outil de travail."

C'est peut-être cela, le secret de l'adoption : permettre à chacun de se reconnaître dans celui ou celle qui montre le chemin.

Pour une performance apaisée

Au fond, mon propos est simple : ne laissons pas la technique dicter seule sa loi.

Lutter contre le Shadow AI est nécessaire pour l'hygiène et la sécurité de l'entreprise, c'est indéniable. Mais veiller à la cohésion du corps social est vital pour sa pérennité. Je suis convaincue que les projets d'IA qui réussiront demain ne sont pas ceux qui auront les pare-feux les plus stricts, mais ceux qui parviendront à réduire cette fracture, en faisant de la technologie un pont plutôt qu'un mur.

C'est une invitation à déplacer notre regard de décideur : et si la réussite d'un projet GenAI se mesurait autant à la qualité du lien créé entre les hommes qu'à la seule performance des algorithmes ?