
Squads agentiques, ce que l'accélération ne décidera pas pour vous
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Le SDLC agentique promet d'accélérer la production logicielle. Il accélérera aussi, et à la même vitesse, l'absence de décision
J'ai déjà vu ce film. Pas exactement le même, mais la même bande-annonce, le même casting d'enthousiasme, la même promesse d'un cadre qui allait enfin réconcilier la vitesse et la qualité. C'était il y a une quinzaine d'années, et ça s'appelait l'agilité.
Aujourd'hui, un nouveau vocabulaire s'installe autour du cycle de développement à l'ère des agents — SDLC agentique, PDLC, squads agentiques. Les cadres se multiplient, chacun avec son découpage, ses phases, ses promesses de gains de productivité par cinq ou par dix. Je regarde tout ça avec un mélange d'enthousiasme réel et d'une prudence que je crois avoir gagnée. Parce que je reconnais quelque chose. Et ce que je reconnais me rend méfiante.
Ce que l'agilité nous a appris, et qu'on a oublié
Quand l'agilité est arrivée dans les grandes organisations, son manifeste disait pourtant l'essentiel : les individus et leurs interactions, avant les processus et les outils. C'est l'inverse qu'on a retenu. Des rituels, des rôles, un vocabulaire. Stand-up le matin, rétrospective à la fin, backlog priorisé, sprints de deux semaines. Et l'idée implicite, rarement dite mais partout présente, que la méthode ferait le travail — qu'il suffisait d'installer le cadre pour récolter les bénéfices.
On sait ce qui s'est passé. Des centaines d'organisations ont adopté les rituels sans changer quoi que ce soit au fond. Elles ont eu leurs daily meetings et leurs Product Owners, et elles ont continué à livrer en retard des produits que personne n'avait vraiment arbitrés. L'agilité n'a pas échoué — elle a fait exactement ce qu'un cadre fait toujours. Elle a amplifié ce qui était déjà là. Là où il y avait une vision claire et une culture de la décision, elle a donné des ailes. Là où il y avait de la confusion et de l'évitement, elle a produit une confusion plus rapide, mieux outillée, et parée des habits de la modernité.
La méthode n'a jamais été le sujet. Elle ne l'est jamais.
L'agentique est un amplificateur, pas un correcteur
Voilà ce qui me revient, intact, en regardant les premières squads agentiques se mettre en place. Le SDLC augmenté par des agents va accélérer la production logicielle, ça ne fait guère de doute. Mais l'accélération n'a pas d'opinion sur la direction.
Une équipe qui sait ce qu'elle construit, qui a tranché ses priorités, qui a posé un cadre d'exécution solide — celle-là va voir ses bonnes décisions démultipliées. Ses arbitrages justes se propagent plus vite, son cap se tient sur plus de terrain, sa qualité se réplique. L'agentique est pour elle un accélérateur de lucidité.
Mais une équipe qui n'a pas décidé, qui a laissé la cohérence de son produit se déléguer implicitement, qui confond le mouvement avec la direction — celle-là ne va pas être sauvée par les agents. Elle va prendre le mur plus vite. Là où une mauvaise décision produisait autrefois quelques semaines de code à jeter, elle produit désormais, en quelques heures, mille lignes qui tournent parfaitement dans la mauvaise direction. L'absence de décision, elle, ne ralentit plus rien du tout : les agents comblent le vide avec leurs propres choix par défaut, et le produit avance — vers nulle part, mais il avance.
C'est ce qui me frappe le plus. Un cadre humain lent laissait au moins le temps de s'apercevoir qu'on s'était trompé. La friction était un signal. En supprimant la friction, on supprime aussi l'alarme.
Les gens de la data ont un mantra pour ça, usé jusqu'à la corde et pourtant jamais démenti : garbage in, garbage out. On le récitait pour les données ; il vaut désormais pour les décisions. Nourrissez la couche agentique d'une intention claire, elle vous rendra un produit net. Nourrissez-la de priorités contradictoires et d'arbitrages en suspens, elle vous les rendra aussi — compilés, testés, déployés.
Le vide se remplit toujours
Je le formulerais ainsi : l'IA agentique ne crée pas de direction, elle exécute celle qu'elle trouve — et si elle n'en trouve pas, elle en invente une.
C'est là que le parallèle avec l'agilité cesse d'être une analogie et devient un avertissement précis. Le Product Owner mal outillé d'il y a dix ans produisait un backlog médiocre, mais lentement, et quelqu'un finissait par s'en rendre compte. La couche d'exécution agentique, elle, ne laisse pas ce délai. Elle transforme une intention floue en livrable cohérent en apparence, à une vitesse qui rend la correction plus coûteuse que la production initiale.
C'est un renversement que je trouve vertigineux. Pendant vingt ans, le coût de l'exécution nous protégeait de nos propres approximations : on ne construisait pas tout, donc on était forcé de choisir. Maintenant que l'exécution ne coûte presque plus rien, plus rien ne nous force à choisir. Et le choix, l'arbitrage, la direction — c'est précisément ce qu'aucun agent ne fait à notre place.
Les maux anciens ne se périment pas
Une scène récente m'a confirmé que je ne fantasmais pas ce déjà-vu. On nous a fait intervenir, dans un grand groupe, sur la redéfinition des rôles à l'ère agentique — le sujet dans l'air du temps, celui qui remplit les salles. En préparation de l'atelier, nous avions fait circuler un questionnaire pour identifier les vrais points de douleur des équipes. Ce qui est ressorti en tête n'avait rien d'agentique. Une roadmap non priorisée. Des équipes dispersées.
Autrement dit : les deux maux les plus anciens du monde, ceux qui préexistaient à l'agilité, qui lui ont survécu, et qui attendaient tranquillement l'IA au tournant. On venait nous chercher pour parler du futur des rôles, et le terrain nous répondait priorisation et alignement — les fondamentaux que trois générations de méthodes n'ont pas réglés, parce qu'aucune méthode ne règle un défaut de décision.
Les méthodes de travail évoluent, et vite. Certains maux de nos grandes organisations, eux, perdurent — et l'agentique va les accélérer avec le reste. La cohérence, le besoin de sens, quelqu'un qui tranche : rien de tout ça n'est devenu optionnel parce que l'exécution est devenue gratuite. C'est même exactement l'inverse.
Alors non, le cadre ne vous sauvera pas
Je vois déjà revenir la tentation : croire qu'en choisissant le bon SDLC agentique, le bon découpage de phases, le bon outil d'orchestration, on aura réglé la question.
Ce que le SDLC agentique peut offrir, dans le meilleur des cas, c'est un révélateur, au sens photographique : il fait apparaître, vite et en grand, ce qui était déjà sur la pellicule. Une vision nette donnera une image magnifique et immédiate. Une vision floue s'imprimera telle quelle — l'agentique ne fait pas la mise au point à votre place.
Ce n'est pas un argument contre l'IA agentique. C'est un argument contre l'idée qu'elle nous dispenserait de penser. Les organisations qui gagneront ne seront pas celles qui auront installé les agents le plus tôt, mais celles qui sauront encore, à pleine vitesse, où elles vont.
L'agilité nous avait laissé vingt ans pour mal répondre à cette question. L'agentique ne nous laissera pas ce délai. Alors, pendant qu'il reste un peu de friction pour y réfléchir : chez vous, qui tient le cap — et que se passera-t-il le jour où l'exécution ira dix fois plus vite que cette personne ?
Article en écho aux deux précédents de ce cluster : Le rôle du product manager, ce qui bouge, ce qui reste, ce qui se renforce, et Les trois portes du product manager (juillet 2026). Il s'appuie sur une lecture personnelle de l'histoire de l'agilité en entreprise, et sur des observations de mission anonymisées.
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