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Pourquoi je ne crois plus aux programmes champions

Pourquoi je ne crois plus aux programmes champions

Aude DefretièreAude Defretière
IA7 min

Le passage à l'échelle de l'IA passe désormais par la couche managériale

J'ai longtemps cru aux programmes de champions. J'en ai monté chez plusieurs clients, j'y ai mis de l'énergie, j'ai défendu leur logique en avant-vente, et j'ai vu certains d'entre eux donner des résultats remarquables. Je n'écrirais pas cet article si je n'avais pas pratiqué ce dispositif au premier rang.

Et pourtant, depuis quelques mois, une conviction s'installe en moi avec une clarté inconfortable. Le programme champion, dans la forme qu'on lui connaît aujourd'hui, n'est pas le bon outil pour faire passer l'IA à l'échelle d'une organisation. Il marche pour autre chose. Il marche bien pour autre chose. Mais ce moment-là est passé.

La conviction que je porte ici est que le relais doit changer de main, et qu'il doit passer aux managers. Non pas en complément des champions, mais à leur place dans la fonction d'embarquement. Ce déplacement n'est pas une mode, c'est une réponse logique à la phase dans laquelle l'IA est entrée.

À quoi servait vraiment le programme champion

Il faut redonner aux mots leur juste contexte. Le programme champion n'a pas été inventé pour faire passer une technologie à l'échelle. Il a été inventé pour la défricher.

Dans une organisation qui découvre une technologie nouvelle, choisir une poignée de pionniers volontaires pour expérimenter, faire remonter, partager leurs trouvailles, est exactement ce qu'il faut faire. C'est le réflexe de la R&D. Le champion est un éclaireur. Il avance sur un terrain inconnu, il rapporte ce qu'il découvre, il forme une carte qui n'existait pas. Sa valeur est précisément liée au fait qu'il représente une minorité — une avant-garde qui éclaire le chemin pour ceux qui viendront après.

Cette logique a parfaitement servi la première phase de l'IA générative en entreprise, entre 2023 et 2025. Personne ne savait quoi faire, ni comment. Désigner des éclaireurs avait du sens.

Mais l'IA générative n'est plus à défricher. Elle est à déployer.

Ce qui ne marche plus quand l'échelle s'invite

Quand on passe de la R&D au passage à l'échelle, le programme champion révèle des limites qu'il n'avait pas dans son contexte d'origine.

D'abord, le champion parle au nom des autres, mais il ne les remplace pas dans leur quotidien. Il fait des démonstrations en plénière, il anime des communautés, il publie des recettes. Tout cela est utile. Rien de tout cela n'est suffisant pour qu'un collaborateur change ses gestes professionnels au jour le jour. Le geste se transforme là où il se fait, pas dans une salle de formation.

Ensuite, le champion n'a pas l'autorité hiérarchique. Il peut convaincre, il ne peut pas légitimer. Or, dans les organisations que j'observe, le frein principal à l'adoption n'est plus l'ignorance technique — il est le doute managérial. Si j'utilise l'IA pour rédiger cette note, comment mon manager va-t-il évaluer mon travail ? Va-t-il me reprocher d'avoir gagné du temps ? Va-t-il considérer que ce n'est plus tout à fait moi qui ai produit ? Aucun champion ne peut répondre à ces questions, parce qu'aucun champion n'évalue les notes.

Enfin, le champion porte un effort bénévole, ajouté à son métier. Trois mois, il est porteur. Six mois, il commence à fatiguer. Douze mois, il se retire silencieusement, et personne ne le remplace. Le programme champion souffre d'une combustion interne que rien dans son architecture ne compense, parce qu'il n'a jamais été pensé pour la durée. Il a été pensé pour le défrichage.

Le manager, ce point de jonction qu'on néglige

Si le champion atteint sa limite, où est le relais ?

Je suis de plus en plus convaincue qu'il est dans la couche managériale, et plus précisément dans le manager direct. Pas le manager senior abstrait, mais celui qui voit ses collaborateurs au quotidien et qui leur dit, par mille gestes, ce qui est valorisé et ce qui ne l'est pas.

Le manager est exactement ce point que les programmes IA cherchent depuis trois ans sans le voir. C'est lui qui articule les deux mouvements que je détaillerai dans un prochain article : le top-down et le bottom-up des deux IA. Il porte les directives stratégiques qui descendent du COMEX, il entend les irritants et les intuitions qui remontent du terrain. Le champion est latéral, le manager est vertical. Pour relier le haut et le bas, il faut quelqu'un qui soit vertical par fonction.

Cette évidence, on l'a manquée. La plupart des programmes IA déployés ces deux dernières années ont formé les utilisateurs et désigné les champions, mais ont laissé la couche managériale dans un angle mort. Les managers ont reçu une note de cadrage, parfois une démonstration, rarement davantage. Et l'on s'étonne ensuite que l'IA ne se diffuse pas dans les pratiques.

Cette absence d'accompagnement managérial nourrit en silence la fracture invisible que je décrivais dans un précédent texte, celle des collaborateurs qui ne se rebellent pas mais se désengagent. Les éclaireurs continuent d'éclairer, le COMEX continue d'arbitrer, et entre les deux, la masse des collaborateurs reste suspendue à un signal qui ne vient pas.

Une formation managériale qui doit être double

Embarquer les managers ne signifie pas leur faire suivre la même formation qu'aux utilisateurs. Cela signifie leur donner deux compétences distinctes, et toutes deux indispensables.

La première est la maîtrise de l'IA générative elle-même, sur les usages courants. Un manager qui ne sait pas écrire un prompt structuré, qui n'a jamais utilisé un assistant pour synthétiser une réunion, qui ne distingue pas un assistant d'un agent, ne peut pas accompagner ses équipes sur le sujet. C'est le socle. Beaucoup d'organisations s'arrêtent là.

La seconde compétence est, à mon sens, la plus stratégique, et c'est presque toujours celle qu'on oublie. Elle ne porte pas sur l'usage de l'IA par le manager, mais sur sa posture face au travail IA-assisté de ses équipes. Comment évaluer une note rédigée avec l'aide d'un assistant ? Comment ajuster ses attentes en termes de productivité sans tomber dans le piège du gain brut ? Comment encourager la transparence des usages quand le réflexe naturel d'un collaborateur est de cacher ce qui pourrait être perçu comme une triche ? Comment distinguer un collaborateur qui utilise bien l'IA d'un autre qui s'en sert mal — non pas par les outils déployés, mais par la qualité du raisonnement et du jugement qu'il garde dans la boucle ?

Ces questions ne sont pas techniques. Elles sont profondément managériales, presque philosophiques. Elles touchent à ce qu'on valorise dans le travail, à la nature même de la compétence professionnelle à l'âge de l'IA, à la relation de confiance entre un manager et ses équipes. Aucun champion ne peut y répondre à la place du manager. Aucun guide téléchargé sur l'intranet n'y suffira.

Cette double formation, sur l'usage et sur la posture, est l'un des investissements les plus rentables qu'une organisation puisse faire dans son programme IA aujourd'hui. C'est elle qui fait la différence entre une plateforme qui tourne et une organisation qui se transforme.

L'IA dans les objectifs managériaux

La formation, aussi bien conçue soit-elle, reste un investissement à perte si l'organisation ne traduit pas son ambition IA dans le cadre qui régule réellement le comportement managérial. Ce cadre, ce sont les objectifs stratégiques.

Les managers, comme tous les acteurs en organisation, font ce sur quoi ils sont attendus. C'est une vérité inconfortable mais structurante. Tant que l'IA reste un sujet périphérique, traité dans les notes de cadrage et les ateliers d'acculturation, elle restera périphérique dans les pratiques. Pour qu'elle s'installe au cœur des gestes managériaux, il faut qu'elle soit présente dans les objectifs annuels, dans les revues de performance, dans les dialogues hiérarchiques.

Cela signifie inscrire dans les objectifs des managers des cibles structurées : la proportion de l'équipe formée et active sur la plateforme, les cas d'usage métier identifiés et transmis aux équipes tech, la profondeur d'usage observée dans le périmètre, la transparence des pratiques au sein de l'équipe. Ces objectifs ne se substituent pas aux cibles commerciales ou opérationnelles. Ils s'y ajoutent comme une dimension à part entière de la performance attendue, au même titre que les objectifs financiers ou les objectifs RH d'engagement.

Cette inscription change radicalement la nature du mandat managérial. On passe d'un mandat implicite, le « il faudrait quand même que tu t'occupes du sujet IA », à un mandat explicite et mesurable. Le manager n'est plus un relais facultatif, il devient un acteur attendu. Et c'est précisément cette attente qui transforme la formation reçue en pratique vécue.

C'est aussi à cet endroit que le top-down rejoint le bottom-up de la manière la plus concrète. Le COMEX exprime sa stratégie en formalisant ce qu'il attend des managers. Les managers, à leur tour, déclinent ces attentes auprès de leurs équipes et entendent ce qui remonte du terrain. Le circuit n'est plus rompu par la zone grise du bon vouloir, il est tenu de bout en bout par une chaîne d'engagements.

Que devient le réseau de champions

Il ne disparaît pas. Il change de nature.

D'éclaireurs, les anciens champions deviennent animateurs de communautés de pratique. Leur rôle ne consiste plus à représenter, il consiste à transmettre des trouvailles, à animer des sessions de partage, à faire émerger les usages avancés que les managers, eux, n'ont pas le temps d'inventer. Ils restent indispensables, mais ils ne sont plus la colonne vertébrale du dispositif d'adoption. Ils en sont le système nerveux, sensible et latéral, là où le manager direct est le squelette vertical qui tient la posture de l'organisation.

Cette transition se prépare. Elle ne se décrète pas. Elle suppose qu'on ait, en amont, identifié quels managers veulent et peuvent porter ce relais, qu'on ait construit un parcours de formation à la double dimension décrite plus haut, qu'on ait prévu un soutien pour les managers en difficulté plutôt que de les laisser dans l'angle mort.

Et si la mesure de la maturité IA d'une organisation n'était plus le nombre de champions désignés, mais la place que l'IA tient dans les engagements de ses managers ?

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