
Faites du dialogue social un levier de vitesse pour votre roadmap IA
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Faites du dialogue social un levier de vitesse pour votre roadmap IA
J’habite une étrange frontière. Mon métier de consultante me porte chaque jour vers les terres promises de la technologie, là où mes clients, architectes numériques et DSI, dessinent les contours d’un monde accéléré par l’intelligence artificielle. C’est un univers de fulgurances, d’audace, où l’on rêve de transformer le réel à la vitesse de la pensée.
Mais je porte aussi en moi une autre mémoire, héritée de ma formation de juriste : celle du temps long, de la parole contradictoire et de la protection des hommes.
Il m'arrive souvent d'observer, non sans une certaine mélancolie, l'incompréhension qui se creuse entre ces deux rives. Lorsqu’il s’agit de traverser vers le monde du dialogue social, incarné par le Comité Social et Économique (CSE), je vois les visages se fermer. La consultation est perçue comme une liturgie administrative, une friction insupportable dans une époque qui a érigé la fluidité en vertu cardinale.
C'est pourtant ce pont qu'il nous faut bâtir. En cette année 2025 où les machines se mettent à parler, je crois qu’il est urgent de réapprendre à écouter. Car une innovation qui galope sans se soucier de ceux qu'elle bouscule n'est pas un progrès ; c'est une fuite en avant.
La pesanteur des mots face à la légèreté du code
Il faut d'abord redonner aux mots leur juste gravité. Dans la frénésie du déploiement, on oublie parfois que le Droit est une forme de sagesse sédimentée. L’article L. 2312-8 du Code du travail n’est pas un caprice bureaucratique. Il pose une distinction fondamentale, presque philosophique, entre l'information et la consultation.
Informer, c’est transmettre une donnée froide, verticale. Consulter, c’est tout autre chose : c’est accepter l’altérité, c’est suspendre le temps pour recueillir un avis motivé. C’est reconnaître que l’algorithme, aussi puissant soit-il, va modifier la chair même du travail, et que cela exige le consentement du collectif.
La justice, dans sa rigueur, nous l'a rappelé récemment. De Nanterre à Paris, les tribunaux ont tracé une ligne rouge. En suspendant des projets majeurs d’IA générative faute de dialogue loyal, les juges n’ont pas voulu censurer la technique. Ils ont simplement rappelé que l’entreprise reste une cité politique. Pour un dirigeant, voir ses serveurs réduits au silence par une ordonnance de référé est une épreuve d’humilité : la puissance de calcul ne peut rien contre la légitimité du droit.
Bâtir un sanctuaire commun
Mais au-delà de la contrainte, il y a l'opportunité d'une alliance inédite. Si l'on écoute vraiment les inquiétudes qui montent des ateliers aux bureaux, qu'entend-on ? La peur de la dépossession.
Or, cette peur est partagée. Le DSI craint la fuite de ses données vers des modèles incontrôlables, ce "Shadow AI" qui prolifère dans l'ombre. L'élu syndical craint l'asservissement de l'homme à une boîte noire.
C'est ici que les intérêts convergent. Déployer une plateforme interne d'IA souveraine et entièrement maîtrisée, qu'elle soit développée en interne ou basée sur une solution comme notre offre Raise, va au-delà de la simple installation d'un logiciel. C'est bâtir un sanctuaire. C'est dire au corps social : "Nous refusons de livrer nos savoirs au vent ; nous construisons une enceinte pour les protéger". Sur ce terrain de la souveraineté, la méfiance peut laisser place à une fierté partagée.
De la fracture à la transmission
L'autre angoisse, sourde et légitime, est celle de l'obsolescence. L'IA va-t-elle creuser un fossé infranchissable entre les initiés, qui murmurent à l'oreille des algorithmes, et les profanes ?
Si nous n'y prenons garde, la fracture numérique deviendra une fracture sociale. Mais la technologie porte aussi son remède.
L'intelligence artificielle peut être l'instrument d'une nouvelle solidarité. Lorsque nous concevons des mécanismes de "partage d'assistants", nous ne faisons rien d'autre que réinventer le compagnonnage. L'expert offre sa méthode au novice ; la compétence de l'un devient le tuteur de l'autre. L'outil cesse d'être une prothèse individuelle pour devenir un lien. De même, en affichant sans fard le coût énergétique de chaque requête, nous invitons chacun à une responsabilité commune face aux ressources. La transparence est la politesse de l'innovation.
Ouvrir la boîte noire
Enfin, il faut avoir l'audace de la vérité. Le fantasme naît toujours du secret.
Il est vain d'attendre la solennité des réunions plénières pour dévoiler l'outil. Il faut ouvrir les portes du laboratoire. Intégrer les représentants du personnel aux cercles de "champions" ou de testeurs est un geste de confiance radical.
Laissez-les éprouver les limites de la machine. Laissez-les voir l'IA hésiter, "halluciner", se tromper. C'est dans l'imperfection de la machine que l'homme retrouve sa place irremplaçable. Un élu qui a compris que l'IA a besoin de son esprit critique n'est plus un opposant ; c'est un partenaire lucide.
Boileau conseillait de "hâter lentement". Cet oxymore n'a jamais été aussi moderne. Pour aller loin, il faut accepter de perdre du temps à discuter. Ce n'est pas du temps perdu ; c'est le temps nécessaire pour que la technique devienne culture, et pour que l'avenir soit une promesse partagée, plutôt qu'une menace subie.
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